|
ُ EL-QçAR EL-KEBIR-------------- UNE VILLE DE PROVINCE AU MAROC SEPTENTRIONAL ------------------------------- -------- Envisagée sous ses aspects multiples, la société marocaine présente l’apparence d’un fractionnement social si complexe, que les études d’observations doivent se répéter sur des champs d’expérience très restreints. La diversité des rouages administratifs et sociaux, s’accroît par la juxtaposition d’institutions correspondant aux différents stades historiques, ou dans les villes du littoral, par les modifications factices, résultant du contact européen. Pour se faire une idée exacte du milieu marocain, il faut multiplier les enquêtes locales, sans s’arrêter aux analogies partielles, qui n’excluent pas les dissemblances.-------- Dans l’ordre administratif, par exemple, il est visible qu’à Tanger, la présence des représentants des puissances européennes a spécialisé le fonctionnarisme. Les agents du Makhzen sont investis de pouvoirs réels et délimités l’administration indigène reste comme grandes lignes, celle qu’on retrouve dans toutes les villes marocaines, mais avec des particularités de régularisation qui figurent une variante du type normal.-------- Ainsi, le Khalifa, qui remplit à Tanger le rôle du secrétaire général de nos préfectures, qui remplace le gouverneur et communique avec les autorités consulaire, n’est plus à El-Qçar, comme ailleurs, que secrétaire particulier d’un gouverneur absent. Il n’a ni traitement, ni autorité administrative, et n’intervient avec vigueur, au nom de l’âmel, que s’il s’agit de pressurer le contribuable marocain, En présence de réclamations du personnel. Tenu d’admettre les enchérisseurs européens, aux soumissions pour les services de l’état qui doivent être affermés, l’Amin el Moustafad de Tanger apporte toute la régularité desirable dans l’exercice de ses fonctions. Il ne pense pas à en tirer profit, jouissant d’un traitement proportionné à son rang dans la hiérarchie du Makhzen. A EL-Qçar, au contraire où les Européens n’afferment pas les services publics, l’amin, dont le traitement est dérisoire, exploite lui-même ces services, au mieux de ses intérèts particuliers.-------- De même encore le nadhir, et surtout le mohtasib qui, convenablement payé à Tanger, y est soumis au contrôle journalier des autorités locales, sous les yeux du corps consulaire. A El-qçar, le nadhir dilapide les fonds des haboûs et le mohtasib est un véritable tyranneau. Il fait à sa guise la bausse ou la baisse sur les prix des marchandises, ses administrés, à écouler pour son compte des marchandises avariées, qu’il a confisquées à d’autres, et frappe sur tous, à tort et à traves, des taxes arbitraires pour remplacer le traitement qu’il ne reçoit pas du Makhzen.-------- Dans l’ordre commercial et industriel, les anciennes corporations, qui opposaient le bloc d’intérêts communs à l’autorité excessive du Makhzen, n’ont pu résister à la pression européenne qui les désagrège. A Tanger, elles n’existent déjà plus, à El-qçar elles commencent à disparaître, mais il est encore possible d’en étudier l’organisation, et la désagrégation par la protection marocaines. Mais comme nous le verrons chez les tanneurs et au Soùq al-Haik, la résistance s’organise et réveille la vie corporative endormie.-------- L’étude de la propriété même présente des particularités significatives: l’insécurité qui pèse à El-Qçar sur la propriété individuelle, exposée aux confiscations du Mahzen, porte le propriétaire à faire don de ses faveur de ses descendants pour les mettre à l’abri du dénuement. D’où, multiplication dans des proportions énormes des biens ecclésiastiques, dont la superficie couvre les deux tiers de la ville. Il est clair que la protection consulaire supplée à la constitution des haboûs.-------- Dans l’ordre religieux enfin, les horm que le Makhzen lui-même a intérêt à voir disparaître, perdant leur importance au contact de la pénétration européenne. On constate que l’influence des chorfa décroit de jour en jour à Tanger, et reste toute puissante encore à El-Qçar. Des différences se manifestent jusque dans l’organisation religieuse: la zàouya des Qnatra est une confrérie avortée; mais celle des Qoujeiryin conserve sous l’immobilité apparente, une force vitale, qui peut se réveiller sous la poussée d’un seul individu.-------- Eloignée des regards du Makhzen et de l’Europe, la ville de province d’El-Qçar, nous montre la société marocaines, sous un aspect qui n’est plus déjà celui que nous avions observé à Tanger. Dans la même région, nous trouverions un autre type à Ouezzân, où la vie sociale est dominée par une influence supérieure à celle du Makhzen. Pour se faire une idée générale des institutions marocaines, il faut multiplier les observations de détail, qui montrent à cahque pas des variantes dans leur évolution locale. |