ORIGINES ET HISTOIRE

 

--------La traduction du nom de la ville «le grand château» ou la grande enceinte, donnerait une idée bien exagérée de son imprtance actuelle. Des ruines d’une ancienne enceinte, qu’on retrouve assez facilement dans les jardins, permettent de se rendre compte de ce qu’a été El-Qçar el-kebir, à une époque antérieure.

--------Cette enceinte est nettement arabe, mais sa construction est assez ancienne, comme nous essayerons de le démontrer, puisqu’elle est antérieure à l’époque où le réseau de canaux qui sillonnaient la ville nécessitait la construction des ponts de briques, à l’intersection des routes et de ces cours d’eau. Il n’est pas douteux qu’on doive y retrouver l’enceinte de la nouvelle ville bâtie par le sultan almohade Ya’qoùb Al-Mançoùr.

--------L’existence certaine d’une ancienne colonie romaine, précédée probablement par une colonie grecque, assigne comme origines à la ville actuelle une haute antiquité. On suppose même que les Phéniciens en occupaient l’emplacement, et l’importance commerciale de la position rend cette hypothèse assez plausible, bien qu’elle ne se trouve justifiée par aucun vestige.

--------On voit, encore aujourd’hui, à l’angle sud-est de la base extérieure du minaret de la grande mosquée, à la hauteur d’un second étage, une pierre portant une inscription grecque, dont les caractères sont reconnaissables , mais que des couches de chaux successives rendent illisible. Cette inscription a été estampée en 1871 par Tissot et son estampage se trouve à la Bibliothèque nationale. C’est une inscription funéraire assez mutilée, que Miller a reconstituée et traduite de la manière suivante:

-------- «Zosime le jeune… le nom de mon père est Euripide. Je suis enterré ici après avoir paru peu de temps dans cette vie… Alexandre mort à l’âge de 22 ans…».

--------Le type des caractères de cette inscription ne la ferait remontrer qu’au III° siècle de notre ère. Elle témoignerait seulement de l’existence de colons grecs, ayant conservé l’usage de leur langue.

--------Une autre inscription, dont la menstion est de provenance arabe, mais dont l’existence au-dessus de la porte et à l’intérieur du minaret nous a été confirmée, fixerait à la moitié du 1er siècle de notre ère la construcion d’un édifice chrétien, devenu le minaret de la grande mosquée. Il y a huit ans environ, M.L., aujourd’hui consul de France dans un des ports du Maroc, arabisant distingué et qui recherche avec une patience de savant les manuscrits arabes, dont il a une fort belle collection, était venu pour quelques jours à El-Qçar, et y avait acheté quelques livres découverts à grand’peine. Dans l’intérieur de la couverture d’un de ces manuscrits se trouvait la note suivante, dont voici la traduction, non interprétée:

بلاريش اسم رجل تلميذ ذي متاع يا سيدي مرك ريس سلطان قلسدنس انى سنة كورنط اربعين سنك خمس اسطش هذه رنيش السلطانة الموروش اسم الإقليم ومعناه على

بأنى هذه الصومعة هو بلاريوش تلميذ متاع سيدي مرك من الحواريين ودولة الملك الهمى سلطان فضيلة قلسندس سنة خمس وأربعين من ميلاد عيسى وهذه السلطانة بإقليم الموروش

-------- «Balariouch est le nom d’un homme disciple, di de, sa Monseigneur Marc, (rex) sultan de Qalsiddansou, aniou (anno) année, Kaouarantou (quaranto) quarante, sinkuo (cinco) cinq, estouch (estos) ce, raniouch (regnus) sultanat, al-Moûroûch (Maurus), n om de la contrée, et le sens de l’iscription, d’après cette transcription, est: Le constructeur de cet édifice est Balarius, disciple de Monseigneur Marc, un des epôtres, sous le règne d’Al-Himy, sultan de la tribu de Qalsidansou, année 45 après J.-C. Ce sultanat se trouve dans la province de Mauritanie».

Il ne semblait pas qu’il pût y avoir de doutes sur l’interprétation de Balarius, Le nom de Valérius est assez fréquent dans les inscriptions latines du Maroc, pour qu’il vienne de suite à l’esprit. Et en effet, un premier estampage sommaire de l’inscription signalée au dessus de la porte du minaret, et qui serait celle à laquelle se raporte correspond au règne de l’empereur Claude (41-54), et est precisément celle de l’arrivée de Galba dans la Mauritanie.

--------On retrouvé d’autre part à Chemtou, l’épitaphe d’un L.Flamillins mort au Maroc, et dont le moment daterait de 52.

Ces faits peuvent se prèter à des conjectures, sans fournir d’éléments positifs d’identification. Quant à l’Evanguliste Marc, son intervention s’explique d’elle-même. Ibn Khaldoun mentionne son apostolat au Maghrib. Il n’en serait pas moins difficile de proposer une interprétation satisfaisante de la version arabe.

--------Il serait curieux de savoir comment l’auteur arabe, anonyme, de la note, a pu déchiffrer l’inscription rédigée, semble-t-il, en langue latine. D’après les renseignements que nous avons pu recueillir sur place, cet imagénieux traducteurs ne serait autre que le fqih Mouhammad Al-Ouriàgly Al-Qaçry, qui faisait un cours sur les quatre rites orthodoxes, à la médersa de la grande mosquée sous le régne du sultan Ahmed Al-Ouallâsy.

--------L’épigraphie, somme toute, ne donne encore que peu de renseignements sur les origines grecques ou romaines d’El-qçar el-Kebir.

--------De nombreux vestiges attestent, en tout cas, l’existence d’un centre commercial ou militaire en ce lieu, pendant la période romaine.

--------La grande mosquée elle-même, où se trouvent encastrées les deux inscriptions dont nous venous de parler, paraît contenir quelques vestiges d’anciens édifices. Il est impossible de n’être pas frappé du style tout particulier qu’affecte le minaret carré, avec deux fenêtres côte à côte, sur chaque façe: on retrouve là, semble-t-il, une influence byzantine. Ce minaret est construit jusqu’à mihauteur en grosses pierres, en moellons tirés très probablement de constructions romaines. Au dire des habitants d’El-Qçar, la chambre funéraire (bait al-guenâiz) de cette mosquée, près de Bâb al Khanzira, serait une ancienne chapelle chrétienne; nous avons aperçu nous-mêmes, dans la colonnade bordant la grande cour, deux colonnes surmontées de chapiteaux corinthiens badigeonnés à la chaux. Enfin les habitans d’El-Qçar ont remarqué une disposition particulière du plafond, qui d’après leur description imprécise, nous a paru être une voûte en pendentif.

--------Tissot parle également d’objets antiques trouvés à El-Qçar et notamment d’une bacchante en bronze.

--------Quel était, à l’époque romaine, le centre signalé ainsi par une, et peut-être deux inscriptions, par des vestiges et des découvertes, d’une importance encore relative?

--------Parmi les postes d’occupation romaine, celui dont position semble le plus se rapprocher de celle d’El-Qçar el-Kebir, serait Oppidum novum, d »signé par Ptolémée sous le nom d’Ospinum. Cette opinion a été émise d’abord par C.Muller, qui se foudre sur ce que la station d’oppidum novum est placée par l’itinéraire d’Antonin à 62 milles de Tingis, à 32 milles d’Ad Novas, ce qui coinciderait à peu près avec l’emplacement actuel d’El-Qçar.

--------Cette thèse, reprise par Ch. Tissot, est combattue, sans argument sérieux il est vrai, par De Cuevas, qui prétend que l’emplacement d’Oppidum novum est totalement inconnu.

--------Ce poste, cité aussi par le géographe de Ravenne, est porté sur les listes épiscopales sous les noms d’Oppidune bensis et d’Oppinensis episcopus, ce qui prouve l’existence d’une communauté chrétienne, antérieure à la fondation de la ville par les Ketâma. La crypte signalée dans le bait al-guenâiz de la grande mosquée, les chapiteaux corinthiens et l ‘inscription romaine du minaret pourraient bien être des vestiges de cette communauté.

--------La colonie romaine ou byzantie d’Oppidum novum était vraisemblablement disparue, ou en compléte décadence, lorsque les Arabes envahirent le Maghrib sous la conduite d’Oqba ben Nafi, puisqu’ils ne font pas mention d’une ville au sud de Tingis. El-qçar paraît devoir sa fondation aux Ketâma, grande tribu berbère qui occupa plus tard une place importante dans l’histoire de l’Afrique séptentrionale.

--------Le plus ancien établissement des Ketâma, connu des auteurs arabes, est Constantine, d’où ils s’étendaient jusqu’à l’Aurès, avec un grand nombre de colonies dispersées dans l’Afrique mineure, et notamment les Danbâdja, qui s’établirent dans la vallée du Louqqoç, c’est cette branche qui donna son nom à Qçar Danhâdja ou Qçar Ketâma, ancien nom d’El-Qçar.

Edrisi qui écrivait en 548 de l’hégire (1154 J.-C) citè les Danhâdja et les Ketâma comme deux peuples habitant les vallées des deux afiluents du Louqqoç. Le premier fondateur d’El-Qçar fut lui-même un Ketâma. Az-Zyâny dans sa Rihla, dit en effet que cette ville fut édifiée par l’émir Abd el-Kerim al-Ketâmy, en 102 de l’hégire, sous le règne du khalife omayyade Omar ben Abd al-Aziz ce fut la raison pour laquelle la nouvelle ville garda pendant plusieurs siècles le nom de Qçar Abd el Kerim Ou trouve cette appellation dans Edrisi, qui y signale des bazarrs importants, ce qui indique qu’à l’origine la petite ville aurait été un marché, à l’intersection des routes de Baçra à Tanger, d’Acila et de Tchemmich à Fès.

--------El-Bekri donne d’ailleurs à cette localité le nom de Soûq Ketâma (ou Kotama), mais il fait une différence entre Soûq ketâma et Qçar Danhâdja «château qui s’élève sur une colline et qui domine une grande rivière», Ibn Khaldoùn au contraire identifie ces deux localités, disant que les Danhâdja étaient une ramification des Ketâma Aboulféda cite Qçar Abd el-Kerim et dit que c’est la même ville que Qçar Ketâma.

--------El-Qçar était donc le chef-lieu des Ketâma et cette tribu remuante n’ambitionnait rien moins que d’assurer sa suprématie sue le Maroc septentrional, puisqu’au dire des habitants de la moderne El-Qçar el-Kebir, les Qaçryin libellaient ainsi les adresses de leurs lettres, pendant les premiers temps de la fondation de Fès «de la ville d’El Qçar au bourg de Fès» Quoi qu’il en soit, El-Qçar ne fut jamais érigée au sang de capitale: les Idrisides la délaiserent pour Baçra et Hadjar an-Nasr.

--------Le règne du Khalife almohade Ya’qoûb al-Mançour paraît cependant lui avoir rendu une nouvelle vie. Ce prince y avait construit des rendez-vous de chasse et des villas pour s’y reposer des fatigues du pouvoir. Une nouvelle prospérité en était résultée pour El-Qçar, au point que Léon l’Africain n’hésite pas à affirmer que Ya’qoûb al Mançoûr fut le fondateur de cette ville. --------Il n’est pas douteux que l’enceinte ruinée dont on voit encore les vestiges au nord et à l’est de la ville date de cette époque.

--------Elle englobait une superficie et se composait d’une seule muraille hante de 6 mètres environ et épaisse de 75 centimètres tout au plus. Elle était falnquée de bastions carrée dont quelques-uns sont restés debout, bien que la plus grande partie de l’enceinte soit détruite. Le terrain s’est d’ailleurs exhaussé considérablement, le long de cette enceinte, qui n’émerge pas à plus de 2 mètres au-dessus du sol et souvent, disparaît complètement.

--------Elle était percée de plusieurs portes dont ou conserve encore le souvenir: la Bâb Sebta (Ceuta) et la Bâb Qoûz, aujourd’hui disparues, ont donné leurs noms aux entrées des rues correspondant à leur ancien emplacement. La Bâb Fàs était sans doute celle dont on voit encore les vestiges au lieu dit Benâtyin, recouvrant l’ancien quartier de ce nom. On trouve là une tour de Bel Abbâs dont nous parlerons plus loin, en tant que marabout juif. L’amorce d’une voûte est restée attachée à la tour et il n’est pas douteux qu’une deuxième tour, aujourd’hui disparue flanquait une porte dans la direction de Fès.

--------Ce mur d’enceinte, qui ne peut être comparé aux constructions militaires des Arabes dans les autres villes du Maroc et d’Espagne, Suffisait encore à protéger la ville montre les tribus pillardes des alentours, Il est construit en tâbya conglomérat de caillous, de sable et de chaux, qui sert encore à éditer des maisons à Fès, mais dont l’usage est complètement disparu à El-Qçar. Ces tâbya sont fabriqués dans des caisses sans fond qu’on pose dans un fossé creusé au préalable; lorsque la caisse est remplie, les ouvriers montent dessus et tassent cette pâte avec des masses appelées Merkez, puis posent une seconde caisse est remplie, on l’enlève et on retire les poutrelles qui laissont de gros trous dans le mûr. On bouche alors ces trous avec du ciment qui finit par se désagréger, et laisse des ouvertures rangées symétriquement, pouvant faire croire à l’éxistence de meurtrières. Ce conglomérat est d’une très grande solidité, aussi la plus grande partie de l’enceinte d’El-Qçar est-elle enfouie, mais non détruite.

--------Le bâtiment appelé Hârat al-Moudjdarin (quartier des malades de la petite vérole) ou simplement al-hârat, et qui passe pour un ancien hôpital, paraît être de même époque, par sa construction du moins. Il est tout entier en tâbya; les mûrs sont hauts d’une dizaine de mètres et le bâtiment, le forme carrée, n’a pas moins de 30 mètres de côte. Il est en dehors de l’enceinte, comme ordinairement les édifices destinés au même usage. Nous nous demandons si on ne doit pas y voir l’hôpital dont parlent léou l’Africain et Marmol, et qui, d’après eux, aurait été construit par Al-Mançoûr.

--------Les descriptions de ces deux voyageurs nous apprenent malheureusement peu de chose sur El-Qçar el-Kebir qui était cependant, à cette époque, une grande cité. Ils remarquant surtout que lors de la crue du Louqqoç, l’eau pénétrait dans les rues, inondant les boutiques et chassant les marchands. On pourrait en dire autant de nos jours quoique, depuis cette époque, d’importants travaux hydrauliques paraissent avoir été pratiqués à El-Qçar le Louqqoç a été dérivé de son lit naturel. A une époque que nous n’avons pu déterminer, mais qui n‘est pas bien éloignée, le fleuve décrivait une courbe vers le nord à l’endroit appelé de nos jours as-soudd (le barrage). On reconnaît facilement l’ancien lit, dans ce sentier ombragé qui conduit de Sidy Makhloùf au fleuve. Ce lit rejoignait les murs de la ville qu’il contournait à l’extérieur et entrait à El-Qçar près de Sidy Makhloùf. Il se ramifiait en plusieurs canaux, mais le cours principal passait au Soùq et allait se jeter dans le lit actuel, en aval d’El-Qçar. C’est à cette époque que sont dus les ponts de briques à deux arches qu’on rencontre en grand nombre sur les ramifications de l’oued, aujourd’hui à sec en été, et servant d’égouts en hiver.

--------Chaque maison communique avec égouts souterrain et il est fort probable que ce système de tout à l’égout date de ce temps. L’eau du fleuve entraînait les matières versées dans les égouts, mais lorsqu’une crue subite survenait, l’eau jaillissait hors des voûtes et inondait la ville. Les habitants attribuent d’ailleurs la destruction de la plus grande partie de la ville d’Al-Mançoûr à une inondation.

--------A la suite de ce fléau, les habitants, pour en prévenir le retour, auraient détourné le cours du fleuve en élevant une digue au lieu dit as-soudd (le barrage) et le Louqqoç aurait suivi le lit où nous le voyons maintenant, d’où son nom d’Oued el-djedid (la nouvelle rivière). Ces événements seraient postérieurs à la construction des remparts, puisque quelques ans des ponts de briques dont nous avons parlé sont construits à hauteur du couronnement du mur d’enceinte, enfoui en ces endroits.

--------Qçar Ketâma fut une des premières villes du nord qui accepta la domination mérinide. Vers l’an 620 (1223), elle fit sa soumission à Othmân le borgne. Quarante ans après, elle servit de refuge aux Oulad Idris, neveux du sultan Abou Yoùsouf Ya’qoûb ben Abd al-Haqq, qui s’étaient révoltés contre lui, enfin, elle fut donnée en 687 (1288) aurets (capitaine) Aboû L-Hasan ben Achqiloùla.

--------La petite dynastie des Beni Achqiloùla, qui conserva pendant un siècle le gouvernement d’El-Qçar et de la province environnante, mérite, par les souvenirs qu’elle y a laissés, une mention spéciale. Les Beni Achqiloùla, rivaux des Beni L-Ahmar, souverains de Grenade, avaient acquis à la guerre sainte une telle renommée, que l’Espagne musulmane tout entière avait les yeux tournés vers eux.

--------Vers l’an 670 (1271), Aboù Mouhammad abdallah et Aboù Ishâq Ibrahim, tous deux fils d’Ali ben Achqiloùla, embrassèrent le parti d’Ibn al-Ahmar contre Ibn Hoûd, aspirant au trône de Grenade. Une fois son autorité solidement établie à Grenade, Ibn al-Ahmar enleva toute autorité aux Beni Achqiloùla et se contenta d’accorder à Aboù Mouhammad le gouvernement de Malaga, à Aboù L-Hasan, celui de cadix (Quâdy Ach) et à Aboù Ishâq Ibrahim, fils d’Aboù L-Hasan, celui de Comarès. Les Beni Achqiloùla, mécontents, entamèrent des négociations avec le sultan mérinide aboù Yoûsouf Ya’qoûb, qui préparait l’invasion de l’Espagne. Ce prince, débarqué en 676 à Algéciras, rencontra à Ronda des Beni Achqiloùla qui lui prètèrent leur appui dans la guerre sainte et, bientôt après, lui remirent Malaga, à la mort d’Aboù Mouhammad, pour ne pas la voir tomber aux mains d’Ibn al-ahmar. Plus tard, en 686 (1287) Aboù L-Hasan fit proclamer la souveraineté du sultan mérinide Aboù Yousoûf sur cadix, mais Ibn al-Ahmar ayant fait la paix avec ce prince, obtint de lui la remise de cette ville. Aboù L-Hasan ben Achqiloùla obligé par le sultan mérinide de livrer Cadix au roi de Grenade, se rendit à Salé auprès de son souverain et en reçut comme dédommagement le gouvernement d’El-Qçar el-Kebir et des distriels qui en dépendaient (687).

--------Le récit d’Az-Zyân diffère un peu de celui d’Ibn Khaldoùn, puisqu’il attribue ces démarches à Aboù abdallah Mouhammad, fils d’Abou Ishaq Ibrahim, que nous avons vu gouverner Comarès. Quoi qu’il en soit, l’épithète de Reis (capitaine) reste appliquée par tous les auteurs aux princes de cette famille. Le premier prince d’El-Qçar est appelé Reichqiloùla par quelques-uns, mais la tradition populaire ne connaît guère que Sidy Reis, qui a son tombeau à El-qçar.

--------Ce tombeau portait autrefois, au dire d’Az-Zyàny, une longue inscription précédée d’une piéce de vers, inscription qui aurait été enlevée, dit-on, par Moulay Ismail. Les Beni Achqiloùla gardèrent la souveraineté d’El-Qçar jusqu’à la fin des Mérinides et on montre encore dans cette ville les tombeaux de Sidy al-Kâtib, de Mouhammad al-Khatib et d’Ali Fendrero, gouverneurs de cette famille.

--------Leur gouvernement cependant, ne fut pas toujours pacifique et El-Qçar, par sa situation même sur la route de Fès à Tanger eut à souffrir des luttes sanglantes survenues entre les compétiteurs au sultanat. En 706 (1306), Othmân ben Abi l’Ala révolte contre Aboù Ya’qoùb, rentra en vainqueur à El-Qçar, masi deux ans après, le sultan Aboù Thâbit réussit à l’en déloger et s’y reposa lui-même pendant plusieurs jours. Cinquante ans plus tard, le sultan mérinide Aboù Inân (752-759) fit édifier à El-Qçar la médersa de Djâma el Kebir, ainsi qu’en témoigne l’inscription de marbre déposée aujourd’hui dans la mosquée.

--------En 760 (1359), le prétendant mérinide Aboù Sâlem fut vaincu sous les murs de Qçar Ketâma. Mais bientôt après, s’ouvrit pour les Qçariens une ère de calamiés qui devait durer pendant plusieurs siècles. Ils commencèrent en effet à être sérieusement inquiétés par les Portuqias qui s’établissaient sur les côtes du Maroc. Léon l’Africain dit qu’à son époque, les habitants ne pouvaient cultiver à plus de six milles de la ville, à cause du voisinage des Portugais d’Acila.

--------Marmol, nous raconte d’ailleurs l’expédition de Dom Juan de Menesez, prieur d’Ocrate, en 1503, contre El-qçar el-Kebir, Cette colonne expéditionnaire, composée de 400 cavaliers, vint surprendre la ville pendant la nuit profitant d’une sortie du gouverneur. Mais celui-ci, revenu subitement, réussit à mettre en fuite la colonne portugaise après avoir perdu 200 soldats. Les lentatives des Portugais sur El-qçar restérent toujours infructueuses. La plus désastreuse fut sans aucun doute celle qui abouti à la célèbre bataille dite des «Trois Rois» parce que trois rois y trovérent la mort. Mouhammad XI, allié du roi de Portugal Dom Sebastien, marcha à la rencontre du vieux sultan abd al-Malik et l’atteignit le 4 aoùt 1578 sur le bord de l’Oued el Mkhazen, près de son confluent avec le Louqqoç à trois heures au nord d’El-Qçar, au lieu dit Al-Qanjjara (le pont). Après un combat de quatre heures, l’armée chrétienne forte, dit-on, de 20.000 hommes, fut anéantie Dom Sebastien se noya dans l’Oued Mkhazen, Mouhammad périt lui aussi dans les eaux du Louqqoç et abd el-Malik, déjà malade mourut dans sa litière pendant la bataille.

--------Ce désastre mit fin à la puissance portugaise au Maroc, Mais il fallait encore détruire les colonies chrétiennes établies sur les côtes marocaines: ce fut l’œuvre des Moudjàhidin, dont le quartier général fut le plus souvent El-Qçar. Ce rôle de sentinelle avancée vers l’infidèle, avait été dévolu de très bonne heure à Qçar Ketâma: c’est là que se réunissaient depuis les premiers siècles de l’Islamisme les bandes qui descendaient vers la mer, pour s’embarquer à l’autre qçar, la ville de Maçmouda, El-Qçar eç-çer’ir petit port caché dans une baie de l’Andjera, vis-à-vis d’Al geciras et dont il reste à peine quelques ruines. Le pays compris entre les deux Qçoûr a été pendant longtemps connu sous le nom de balad al-Habat (ou hibt), pays de la descente.

--------L’époque la plus glorieuse d’El-Qçar, dans la djihâd fut le gouvernement du célèbre qâid Al-Khidr R’ailân. Originaire d’une des plus riches familles des Beni gorfot R’ailân, après s’être distingué dans les troupes du marabout al-Ayyâchy, lors de la guerre contre les portugais, se rendit presque indépendant au Maroc septentrional, sous le régne du sultan alaouite Moulay Ar-Rachid. En 1661, il a ttira dans une embuscade la garnison portugaise de Tanger; en 1664, la garnison anglaise qui avait remplacé les portugais dans cette ville, se laissait prendre à son tour par le terrible moudjâhid. Mais celui-ci commença à abuser de la puissance qu’il avait acquise en combattant les infidèles, et chercha à s’emparer de Fès. Repoussé par le marabout dilaite Mouhammad Al-Hâdj, il rallia ses troupes à El-Qçar et en fit la capitale de tout le nord marocain. Confirmé plus tard dans son gouvernement, il fit construire quelques édifices à El-Qçar et notamment un palais qui dut être pillé à la mort du qâid, puisqu’il était déjà en ruine lors du passage de Pidou de Saint-Olon en 1693.

--------Cet édifice existe encore, à l’extrémité de la rue Darb Ad-Diwàn, où il sert de caserue aux askar. C’est un grand bâtiment carré, d’une trentaine de mètres de côté, composé d’une cour centrale entourée de quatre grandes salles sans galerie ni étage supérieur. A droite de l’entrée, se trouvait une petite mosquée dont on distingue encore mihrab, et à gauche, plusieurs salles de bain. Un grand jardin occupait l’emplacement de la rue du Diwân. On remarque encore des restes de dallage en mosaique dans les pièces; la cour elle-même était revêtue de mosaique émaillées et ornée d’une vasque au milieu. Dans ces dernières années, le qaid Al-Khalkhaly fit, pour y mettre ses cheveaux, paver toute la cour, recouvrant ainsi la mosaique d’Après De cuevas, ce palais aurait été considérablement restauré de 1840 à 1846 par le pacha d’Al-araich, Si Bouselhàm ben astôt.

--------Moulay Ar-Rachid supportait difficilement la turbulence de R’ailan. Il profita de ce que le qaid venait de conclure une alliance avec lord Bellasis, gouverneur de Tanger pour marcher lui et le chasser d’El-qçar R’ailan s’enfuit a Acila, et s’embarqua pour alger, d’où il revint quelques années après avec un corps de Turcs. Débarqué au Rif, il rentra bientôt à El-qçar. Moulay isma’il, qui venait de succéder à son frére, fut assez heureux pour s’emparer de la capitale du Maroc septentrional et mettre à mort le turbulent qàid. Pour enlever à la ville tout es^poir de recouvrer son indépendance, Moulay Isma’il fit abattre ses murailles(1673).

--------Bein que le qâid n’ait aucun descendant à El-qçar, les souvenirs qu’il y a laissés sont encore nivaces. La famille de Railan existe toujours chez les Beni Gorfot, où elle occupe une situation considérable. On considère ses membres comme chorfa, bien qu’au dire d’Ibn Rahmoùn ils ne le soient pas: eux-mêmes prétendant descendre du chérif Sidy Ali ben Ahmed, du Djebel çarçar. Ils possèdent une Zâouya, n’ayant d’ailleurs qu’une influence locale, au dchar d’Al-Khlot, (Beni gorfot) habité par Sidy al-Hâdj Ahmed Railan et sa famille Sidy abd as-Salâm Railan habite de son côté, le dchar de Ouarmoût, et Sidy Ahmed bel-Hâdj, celui de Skhran dans la même tribu. Une autre branche, enfin, réside au Sâhel d’Acila. Ce sont en général des oulamâ et des tolba, très versés dans le chara; ils ont la réputation de donner des fetoua (consultations juridiques) et c’est à eux qu’on s’adresse dans ce but, dans toute la région d’El-Qçar, du Sâhel aux Gorfot.

--------Sous les règnes d’Isma’il et de ses successeurs immédiats, El-Qçar fut gouvernée d’abord par les deux chefs rifains Amar ben Haddoù et Ahmed ben Haddoù, son frère, qui reçut Pidou de Saint-Olon en 1692, puis par le Fameux pacha Ahmed Rify. Ce ne fut pas une époque florissante pour la ville, qui se trouva souvent ravagée, tantôt par la fureur du pacha, tantôt par suite des combats qui se livrèrent autour de cette place, au cours des luttes soutennues par les divers prétendants au trône. C’était là qu’Ahmed et Al-Mostady réunissaient leurs troupes pour marche contre Fès, jusqu’au jour où Moulay abdallah brisa la puissance rifaine, à la bataille d’Al-Minzah, aux portes d’El-Qçar, où Ahmed trouva la mort (1742). On montre encore son tombeau, sur la colline du Minzah, au milieu des tombes musulmanes appelées Moudjâhidin, en souvenir des Rifains sans doute, et dont plusieurs ressemblent étrangement aux Moudjahidin de la vallée de Boùbàana près de Tanger.

--------Vers la fin du règne de Moulay Soulaîmân, lorsque le jeune Ibrahim se révolta contre le sultan son oncle, avec l’appui du chérif d’Ouazzân Moulay al-Arby, et se fit proclamer sulatn à Tétouan, les provinces d’El-Qçar et de Tanger furent encore en proie aux horreurs de la guerre civile, le vieux sultan fixa pendant quelque temps son quartier général à El-qçar, pour diriger les opérations: c’est à cette époque sans doute qu’il habita la Darb al-Mestâry à Bâb el-Oued, dans la maison qui est restée horm pour les Beni Mestâra, ses hôtes.

--------En 1262 de l’hégire (1845) enfin, sous le régne de Moulay abd ar-Rahmân, eut lieu la dernière insurrection d’El-qçar, celle qui est connue sous le nom de alla de Farrâdjy. A la mort de Si Boù Selhâm Astôt, gouverneur d’Al Arâich, d’El-Qçar, de Khlot, Tliq, etc…, le sultan investit de son gouvernement un de ses parents nommé Si Mouhammad ben abd as-Salâm. Lorsque le qâdi Si Abdallah el Filâly donna lecture de la lettre chérifienne dans la mosquée de Djâma as-Saida, les Khlot et les Tliq protestèrent vivement et refusèrent de l’admettre comme qâid.

--------Les habitants d’El-Qçar firent cause commune avec eux et un nommé si Boù Selhâm al-Qart al-Kholty se mit à la tête du mouvement, dont les principaux chefs étaient Al-Ammâry, Moûsa ar-Ragamy, Al-Halloùfy, abd el-Kerim al-Khayyât, etc…, tous Khlot habitant El-Qçar. L’émoi fut grand à Fès: le sultan envoya à El-qçar le qâid nègre Farrâdjy, gouverneur de Fès el-djedid, qui livra quelques engagement aux Qçariens; le résultat restait indécis, lorsque les Tliq trahirent les Khlot en passant du côté de Farrâdjy. Les Khlot s’enfuirent alors et les Qçariens durent se soumettre, Boù Selhâm al-qart, qui s’était réfugie chez les Beni Aroûs, obtint l’amân, mais fut emprisonné plus tard sous un prétexte quelconque et et mourut en prison.

--------En 1889, le sultan Moulay Al-Hasan passa à El-qçar au cours de son voyage dans les provinces septentrionales.

--------C’est en vue de son entrée qu’on construisit la chassée payée qui part du marabout de Moulay Ali Boù R’aleb pour pénétrer jusqu’au Soùq. Le souverain devant faire une priére dans chaque marabout situé sur son passage, les autorités d’El-Qçar n’hésitèrent pas à lui faire gravir les monticules d’immondices accumulés à l’ouest de la ville, afin qu’il pût aller directement de Moulay Ali Boù R’aleb (Situé au nord d’Ach-Chari’a) jusqu’au maisolée de la sœur du saint, Lalla Fatma al-andaloùsya (situé tout au sud de Bâb el-Oued), avant de pénétrer dans les rues de la ville dont cex deux personnages sont les patrons.

--------L’élément Ketamien, qui a dù constituer à l’origine le fonds de la population d’El-Qçar, paraît s’être laissé absorber dans les invasions postérieures. Le peuplement actuel est très compliqué. Il est bien difficile de reconnaître un type unique à ces neuf mille habitans, vivant côte à côte dans une ville qui en contiendrait, par son étendue, trois fois autant.

--------Les éléments les plus importants sont originaires des tribus de Khlot et de Tliq, dont l’habitat, de nos jours, est autour d’El-Qçar jusqu’à Al-Araîch. Les Khlot sont même si nombreux qu’ils forment autour de leur qâid, habitant El-Qçar, un groupe politique qui émet la prétention d’échapper à l’autorité du Khalifa de la ville, pour se placer sous celle de leur qâid. Rien dans le costume ni dans le type de ces Khlot et de ces Tliq ne les distingue de leurs voisins citadins. Les Djebala sont aussi nombreux que les Khlot et les Tliq. Ils appartiennent aux tribus, voisines d’El-Qçar d’Ahl Serif, Beni Gorfot, Beni Aroùs (Reisoùlyin), Beni Messâra (ou Mestâra), Djebel çarçar et R’omâra.

--------Enfin on trouve quelques Rifains de différentes tribus, chassés récement de leur pays à la suite d’événements graves, ou de luttes de familles. Les Djebala et les Rifains se reconaissent, comme dans tout le nord-marocain, au port de la djellaba brune ou rayée bleu et blanc; les Rifains habitent dans des nouail, comme dans la banlieue de Tanger. Les événements qui ont bouleversé au cours des deux derniers siècles, le peuplement du Maroc septentrional, ont en outre provoqué l’émigration à El-Qçar de nombreuses familles de Tétouan et de Fès. Actuellement, les principles familles d’origine Tétouanaise sont les oulad Souîqa, les Rouqqach (Rifains), les Qardenach (esp. Cardenas?) les Amrânyin (chorfa). Les Fasiens sont plutôt des commerçants ou des correspondants de commerçants de Fès; ce sont les Ben Kirân, Bennany, Bennis, Reis chrciby. On compte aussi quelques familles d’Al-Arâich, du R’arb (Hilâly) et d’Ouazzân.

--------Une colonie algérienne assez importantes s’est, enfin, constituée à El-Qçar, au cours du dernier siècle. Ce sont pour la plupart des Algériens chassés de la province d’Oran lors de la conquête turque ou, plus récement, à l’époque de la conquête française. Ils ocuupent en général des situations importances et détiennent la majorité des propriétés foncières de la région. Leur type algérien s’est assez bien conservé, par suite de leur coustume de s’allier entre eux.

--------Les Juifs d’El-qçar, au nombre de 2000 environ, sont aussi originaires de différentes régions. Leur arrivée dans cette ville paraît même assez récente, puisque l’ancien Mallâh ne contient pas la dixième partie de la population israélite actuelle. Ils sont pour la plupart, originaires de Tetouan, où ils s’étaient réfugiés lors de leur expulsion d’Espagne. Mais il semble s’être produit à une époque que nous n’avons pu déterminer, une immigration de juifs de Marrâkech. Aucune particularité de type ne distingue ces deux colonies. Leur langue, outre l’arabe, est l’espagnol, mais un espagnol chargé d’archaismes où on retrouve facilement l’ancien andalous du XVI siècle, époque à laquelle ces Juifs furent chassés d’Espagne.

--------La population musulmane, quelle que soit son origine, parle uniquement la langue arabe.